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Un de mes grands plaisirs en tant qu’américain vivant en France est de prendre conscience du temps. Chaque culture a sa propre vision du passé menant irrévocablement au présent. En France, le passé se manifeste à travers un grand nombre de monuments de différentes époques. Les peuples qui ont vécu depuis des dizaines de milliers d’années sur le territoire français ont laissé des traces matérielles. Il n’y a rien d’étonnant à cela, et l’on pourrait en dire autant pour la plupart des régions du monde. Mais la France offre un mélange unique de possibilités et d’impératifs culturels. Tout au long des différentes révolutions culturelles du XIXe siècle, chaque nouveau pouvoir politique a affiché une volonté de préserver ce qui n’avait pas été totalement détruit. « L’invention » de Bibracte La Bourgogne est une région qui compte dans son patrimoine bon nombre de monastères et d’églises, les plus anciennes ayant été construites il y a plus de mille ans, durant la période dite de l’Art Roman. Avant cette période, plus de mille ans auparavant, se trouve la strate gallo-romaine, une culture celtique contemporaine du monde romain. La transition des Celtes — que les Romains appelaient Gaulois, culture hors de l’histoire qui n’a pas laissé de monuments importants — vers les gallo-romains, avec leurs villes structurées par des rues, des portes, des temples et des aménagements urbains, est attribuée à un événement historique spécifique. En juin de l’an 52 avant J.C., les armées romaines soutenues par des tribus alliées, conduites par Jules César, accomplissaient une campagne contre un regroupement de tribus, dirigé par Vercingétorix. La victoire romaine fut consignée par le chef des vainqueurs dans sa langue natale, dans Comentarii de Bello Gallico, un texte qui devint incontournable pour les étudiants en latin d’une époque ultérieure que nous percevons aujourd'hui comme un passé récent. Parmi les lieux mentionnés dans le texte, on trouve Alésia, où les forces gauloises furent battues, et Bibracte, leur capitale, occupée par les Romains. Selon la fameuse citation de César « il décida lui-même de passer l’hiver à Bibracte » et peut-être était-il à Bibracte même, lorsqu’il écrivit le livre que chaque élève en latin est forcé de lire. L’identification des gens au monde romain diminua au cours des siècles chrétiens qui suivirent. Les royaumes qui se développèrent et disparurent autour de la région de Bourgogne ont considéré Charlemagne et ses descendants comme leurs ancêtres. Durant des siècles, la conception française du temps historique passa de la géographie biblique au monde romain. Sans jamais se lasser des disputes concernant, par exemple, le véritable emplacement des reliques de Marie-Madeleine, on arrivait au temps présent, sans jamais se préoccuper de ce qui gisait sous la terre, sous les ruines des villas, des aqueducs et des églises. La mise en valeur des Gaulois en tant que symbole du passé français est un phénomène récent, datant du milieu du XIXe siècle. Les forces nationalistes du Second Empire avaient besoin d’un symbole fort, et les Gaulois, bien que pré-chrétiens et marqués par leur défaite contre les Romains, ont été repris comme l’image des terribles guerriers ancestraux, prêts à combattre les Huns venant du nord. Puis, dans la même décennie, alors qu’un intérêt grandissant pour les gravures pariétales des grottes de la vallée de la Dordogne donnait naissance au concept de Préhistoire, une colline, près du village d'Alise-Sainte-Reine, fut identifiée comme le site de la bataille d’Alésia par la naissante science archéologique. En 1865, l’empereur Napoléon III honora l’emplacement par une statue de Vercingétorix sculptée par Aimé Millet sur un socle dessiné par Viollet-Le-Duc, l’architecte qui avait redonné naissance à l’art gothique en France. On voit un Vercingétorix de sept mètres, la main sur son épée. Mais le lieu et la nature de la capitale de Vercingétorix n’étaient pas si clairs. D’après les documents romains, la ville de Bibracte fut abandonnée en moins d’une génération après sa conquête. Les Celtes construisirent une ville entourée de fortifications sur un plateau igné, à quelque 550 mètres au-dessus de la vallée. Les Romains établirent leurs villages le long des rivières navigables. La population de Bibracte fut transférée vers le nouveau village romain d’Augustodunum située au bord de la rivière Arroux, l’actuelle ville d’Autun. Bibracte disparut de tous les registres pendant mille huit cents ans. Puis, au moment du renouveau de l’art gothique, et que l’image de Vercingétorix apparaissait en haut de la colline, deux hommes « inventèrent » Bibracte. Dans les années 1860, Jacques-Gabriel Bulliot, un marchand de vin d’Autun, identifia le « Mont Beuvray » comme étant le site. Il consacra dès lors quarante années de sa vie à trouver et à cataloguer des objets du lieu. Joseph Déchelette son neveu, continua le travail et écrivit ce qui fut le premier grand manuel d’archéologie préhistorique, celtique et galloromaine. Mais les recherches cessèrent après la mort de Déchelette, dans le suicide culturel de la première guerre mondiale. Soixante-dix ans plus tard, François Mitterrand devenait Président de la République. Dans les années 50, Mitterrand avait été maire de la commune voisine de Château-Chinon, et lors de l’année orwellienne de 1984, il avait déclaré « monument national » le mont Beuvray, aujourd’hui situé dans le parc naturel régional du Morvan, à la frontière de deux départements. Les travaux archéologiques contemporains du site commencèrent en 1990, sous le patronage de l’Union Européenne. Á la différence de la plupart des sites archéologiques de France, contrôlés par l’État ou par les régions, Bibracte est un site européen dont les fouilles sont dirigées par des équipes universitaires venant des quatre coins d’Europe. La diversité des langues parlées par les étudiants qui fouillent le sol chaque été évoque la cacophonie des différentes langues régionales parlées par les commerçants dans les marchés quelques milliers d’années auparavant. Le musée de la civilisation celtique construit sur le site est un très bel exemple d’architecture contemporaine, conciliant parfaitement fonctionnalité et accord avec l’environnement. L’édifice couvre une zone en contrebas des remparts, à partir de laquelle la route actuelle serpente en descendant de la montagne vers les villages. Pierre-Louis Faloci, a imaginé une structure de trois étages qui s’intègre aux flancs de la colline et dont les niveaux sont reliés par des marches à l’intérieur et à l’extérieur des murs de pierre et de verre. La lumière pénètre abondamment des deux côtés par des verrières qui laissent voir la forêt et les collines environnantes. La forme générale de l’espace intérieur évoque les tranchées rectangulaires des fouilles, protégées par des toits provisoires. L’exposition permanente du musée retrace l’histoire d’une civilisation néolithique allant du Danube jusqu’à l’océan Atlantique qui échangeait des outils en fer, de la poterie, des habits de laine et des esclaves de la Péninsule Ibérique vers la Mer du Nord.
L’Art de Marie-Noëlle Fontan De mars à septembre 2006, l’exposition de Marie-Noëlle Fontan partage les lieux avec des maquettes de villages celtes, des statues de dieux protecteurs, des bijoux en métal et des explications sur la poterie et le tissage. Découvrir son sens de la sculpture pour la première fois dans un tel décor fut une révélation. Le travail de Fontan peut être considéré comme « art de la fibre » car sa technique de base est le tissage. Ses expositions précédentes, au musée de la Chemiserie (Argenton-sur-Creuse), au musée de Charlieu et au Palazzo Opesso (Chieri, Italie) ont souligné cet aspect-là de son œuvre. Son art a la flexibilité du tissu, mais les matériaux tissés avec du lin, du coton et du fil de cuivre sont pour la plupart des plantes : brindilles, tiges, mousses, feuilles et graines. Les pièces, aux formes et aux tailles différentes, sont suspendues dans l’espace, accrochées au mur, encadrées ou posées à même le sol. Beaucoup de pièces de l’exposition ont été faites à partir de matériaux originaires du Mont Beuvray. L’œil du visiteur reconnaîtra des centaines de châtaignes, des douzaines d’écorces, de mousses et de brindilles disposées chromatiquement. Tout cela m’a fait penser à la collection d’insectes de Jacques Kerchache, véritable démiurge de la nature, avec ses vastes rangées de scarabées, de scorpions, de mantes religieuses, de papillons de nuit, impeccablement disposés en arcs-en-ciel chromatiques. Mais l’agencement délicat et obsessif de ces créatures épinglées, même s’il révèle la grande beauté des formes naturelles, n’est pas la même forme d’expression que l’on trouve chez Marie-Noëlle, dont les tableaux tissés évoquent pourtant le même principe du camouflage et de transformation des formes. L’arrangement des brindilles, des lichens et des fils évoque autant les lois physiques du monde des insectes que celle du monde des plantes. L’épine dorsale des êtres vivants est un principe structurel partagé par tout organisme alerté à la force de gravité. Les compositions de Marie-Noëlle, suspendues, entortillées, enroulées, étalées, sont des compositions en alerte. La présentation de ce travail dans un musée dédié à l’ « archéologie expérimentale » - la reconstruction du mobilier, des vêtements tissés et des outils de la vie quotidienne faits à partir des fragments d’origine végétale depuis longtemps ensevelis – constitue un décor idéal pour l’œuvre de Fontan. Sa palette est composée littéralement de couleurs et de textures des plantes fixées par le métier à tisser. La géométrie régulière des fils s’oppose aux chaos des épines et des gousses. Comment l’esprit peut-il séparer notre perception des détails de celle de la forme sculpturale de l’œuvre elle-même ? Dans le cas de Rothko nous ne sommes pas distraits par la nature des couleurs utilisées par le peintre, nous ne sommes pas concernés par leur chimie ni par leurs origines. Dans l’art de Fontan, la nature des matériaux est un facteur majeur, familier et étrange à la fois, identifiable mais difficile à situer. Même si beaucoup de ses œuvres exposées à Bibracte ont été réalisées avec des matériaux des environs, d’autres éléments peuvent venir aussi d’Amérique Centrale — où Fontan séjourna pendant plus d’une décennie — aussi bien que des parcs et des forêts de France. On trouve une harmonie avec certains aspects de L’éphémère est éternel — exposition rétrospective de Wolfgang Laib présentée à la Fondation Beyeler (Bâle) début 2006. Parmi les plus importantes sculptures de Laib se trouve Pollen, composée à partir de grains de pollen provenant des noisetiers et des pissenlits. Ces œuvres sont recrées à chaque nouvelle exposition. Comme Laib l’explique lui-même, la couleur qui brille devant l’œil humain quand des millions de grains de pollen sont disposés en énormes piles coniques ou rectangulaires n’est pas une couleur qu’il pourrait obtenir à partir de mélanges. On peut en dire autant de la palette de Fontan, ses couleurs sont les couleurs des choses elles-mêmes. Ce sont des couleurs obtenues par des actes méticuleux de rassemblement, accumulation et disposition. La forme sculpturale du travail de Laib est centrée sur la géométrie du rituel religieux ; chez Fontan, par contre, nulle intention de « faire » éphémère ou religieux. Son travail ne disparaîtra pas demain, mais nous ne sommes pas certains de sa durée. Quand je regardais son chemin tissé se balancer au vent à l’extérieur du musée de Bibracte, il était clair pour moi que tisser des graines provenant de la forêt environnante ne les empêcherait pas de revenir sur ce même sol. Sa référence formelle n’est pas un rituel humain : son tissu végétal n’est pas fait pour être porté, ces chemins fleuris ne sont pas faits pour êtres parcourus en marchant. Il est difficile de capturer, dans les photographies, l’échelle de grandeur et la nature tridimensionnelle de ses œuvres. Elles sont petites et grandes, on veut voir la pièce entière en même temps que le détail, la surface en même temps que la profondeur des textures. Quelques pièces sont translucides, d’autres sont opaques. Faire le point sur la surface en obscurcit la profondeur. Beaucoup sont des pièces composées de tissages multiples, arrangés en ensembles. En harmonie avec l’architecture du site, les installations de Fontan pénètrent la transparence des murs et relient l’intérieur et l’extérieur de l’espace, y transportant la forêt et la renvoyant au-delà des vitres. Accrochés à la pierre et au béton, exposés au vent de la forêt, ces jardins suspendus sont aussi éphémères et persistants que les bois qui les engloutiront. |