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J’ai participé à toutes les grandes manifestations anti-guerre à New York entre 2002 et 2004 et j’emportais toujours avec moi un appareil photo. Pourtant il ne fonctionnait jamais. Les photos faites par le Ricoh noir de mon père n’étaient pourtant ni floues, ni mal cadrées, mais ce n’était simplement pas des photographies. Plus tard, j’ai réalisé que mes clichés avaient été anéantis par les forces puissantes émanant du coeur de la foule. Alors j’ai posé mon appareil et me suis mis en route pour prendre une vraie photographie de la foule. On ne sait pas qui a inventé la photographie mais on sait que le français Nicéphore Niepce prit la première photographie en 1827. Ce processus d’impression réalisée grâce à une exposition au bitume de Judée, un composé de goudron naturel datant de l’époque des égyptiens, aboutissait à la mort de la photographie. Elle finit pourtant par être fixée après une dizaine d’années démentes passées à regarder les images disparaître progressivement ou noircir en présence de la lumière. Ce n’était alors pas des photos mais des fantômes. Le bitume de Judée puis les sels d’argents, l’iode et les vapeurs de mercure finirent, à l’aide d’un procédé chimique, par fixer les images pour la postérité. Mais tout cela n’était que le résultat d’une fétichisation de l’industrie et des artistes manipulant des lentilles avaient déjà produit une photographie d’un genre différent et ceci bien avant le XIXe siècle : allez voir, la Vue de Delft de Vermeer (à La Haye, aux Pays-Bas) et vous réaliserez que vous contemplez une photographie. La photographie est une manière de voir ancienne et cultuelle. La foule est une manière d’être. La foule est un espace social unique où le moi se dissout dans la multitude. La peur commune de la foule se comprend car la foule a lynché, brûlé, attaqué, piétiné sans raison. Elias Canetti a écrit que la foule est comme un grand organisme qui possède desbesoins physiques comme celui de regarder des choses brûler. Pourtant, quand je pense à une foule, j’essaie de transcender ma peur et me souviens de l’enthousiasme et la force de la masse populaire. Ces foules dans la ville de New York en 2002-2005, c’était aussi autre chose : elles formaient des photographies humaines géantes. Lorsque nous étions dans la rue en train de protester contre la guerre en Irak, nous nous aplatissions en une image, chacun de nous devenant un pixel unique. Cette image était complète, chaleureuse, puissante, révélant plus que tout autre image (dans les journaux, à la télévision ou sur Internet) ce qui se passait réellement. Le NYPD (la police new-yorkaise) nous faisait clairement comprendre qu’elle considérait cette grande photographie comme menaçante. Elle essayait d’abîmer l’image. Un réseau baroque de barrières métalliques formait un large labyrinthe qui canalisait les millions de pixels humains en sections séparées. De cette manière, le NYPD réduisait grandement la résolution de l’image créant de grands trous dans la photographie de telle sorte qu’on ne pouvait obtenir une vue d’ensemble de l’énorme foule dispersée que depuis le ciel. Les hélicoptères du NYPD, eux, passaient au-dessus de nos têtes prenant sans doute des photographies haute résolution, alors que toute autre prise de vue était impossible. On était en août 2004 et les manifestations contre la convention républicaine étaient sur le point decommencer. J’allais bientôt m’envoler vers les Pays-Bas pour étudier pendant un an des panoramas peints (des machines à créer de la réalité virtuelle datant du XIXe et ayant rendu Daguerre célèbre). C’est à cette manifestation en août, que j’ai fini par comprendre pourquoi… pourquoi les clichés que j’avais réalisés jusqu’ici étaient sans valeur. J’ai pris alors des photos au hasard, sept pellicules en moins d’une heure, et je les emmenais avec moi au Pays-Bas. J’ai passé une année à regarder fixement ces photos, devenant familier avec chacun des visages formant la foule. Pendant ce temps, l’histoire avançait. Bush était réélu, il devenait impopulaire, la guerre en Irak faisait rage et pour quelques semaines seulement les gens pensèrent aux foules englouties par le tsunami en Asie du Sud-Est. Depuis mon bureau aux Pays-Bas, voilà comment je décidais enfin de prendre une photographie : j’ai posé une feuille d’acétate sur les clichés et les ai décalqués à l’aide d’un petit pinceau, en utilisant de l’encre noire et des gels colorés. De cette manière, j’ai fixé toutes les petites formes composant les visages dans mon esprit et la photographie s’est mise à prendre une dimension sublimement subjective. Cela a donné des peintures miniatures mais également des négatifs noir et blanc et des positifs couleurs. Dans ma chambre noire, j’ai utilisé un procédé ancien d’exposition à la bougie pour créer des photographies fantômatiques sur du papier à la gélatine d’argent. Les peintures réalisées à l’aide du gel coloré forment comme de petites diapositives prêtes à être attentivement examinées, projetées, magnifiées pour faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé dans les rues de New York en août 2004. |