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Grégoire Paultre

Equinoxe de Printemps avec Yusef Lateef

Lundi 28 mars

Pour la journée de studio décisive, la rue de Seine était lourde. Tous en T.Shirt avaient gardé leur manteau. Le ciel était gris et l’air avait gardé la buée des premiers jours de 20° hallucinants après deux mois de tempête et de neige. Il fallait un sandwich cher, trop mou et étouffant dans cette rue où déjà l’été n’en avait que le monde.

Mais il y avait une montée de lune. L’avant-veille, nous avions du mal à remarquer en rejoignant la voiture après le concert, que le plein disque ne serait que pour demain. Un peu de champagne et de cacahuètes nous avaient consolé de la longue course et finalement des petits panneaux, l’un détourné vers un sens interdit, qui nous avaient enfin montré la route de Banlieue Bleu. Ce soir là à Clichy-sous-bois, l’on sentait que l’on venait de loin ou de près, de tous les âges et chacun sachant, sauf celui qui définitivement de près, énorme et bedonnant, s’endormit sur mon épaule à plusieurs reprises ou se réveillait veule en sursaut lorsque la batterie avec le sax ou la trompette explose.

Tout le monde était donc réveillé pour accueillir « ce monsieur ».

13 musiciens plus un.

Quel nombre cela fait-il maintenant, car dès le dimanche soir on s’étonnait un peu fatigué que l’un présent ne sache plus ses quatre points cardinaux, et que son frère enfin lui mime le seul piège : le sud, à ne pas enfoncer comme un piquet.

Il n’y a presque rien à dire. La troisième journée devait être consacrée à enregistrer comme la veille, pour une quasi-laine de verre molletonnée dont les jeux de forme augmentent le silence dans lequel plongent des bises, paroles, rires, larmes, barre espace d’un doigt et après.

Petite ou grande, une musique sans contraires, isolée donc seule de tout autre mot.

Musique.

Même pas.

… musique …

C’est bien elle dans cette tenue dont il s’agit, si l’on pose la question à l’homme à la toque mi-tête blanche et brodée. De longues mains bercées dans un foulard; puis un vêtement jusqu’au bas du genou, qui n’est pas à la veille de Pâques.

Il n’eût pour preuve, pas à se perdre votif en Meurthe et Moselle, en ce vendredi qu’ils dorment.

Entre le jour de concert et de studio, la pleine lune s’était finalement faufilée, pour que le mouvement ne s’altère aux moments cruciaux.

À l’aéroport, il allait mettre l’unique valise pour deux, dans la voiture pas tellement des années cinquante. Le jeune homme est toujours là, il pense lui aussi que le moi ne peut rouiller en égoïste, s’il reconnaît simplement que le métal ne concerne que les coffres.

Il marcha d’abord lentement jusqu’au lendemain et diable rythme de lune, augmenta sa marche d’autant, pour regagner les loges, les mains parallèles au corps, du seul mouvement utilisé en cas d’effective accélération.

Le geste isolé sans sa réalisation.

Plus tard, on retrouve les membres du petit paysage dans les loges. On a même des récits de bagarres d’after-gig et d’altercations unilatérales sur messagerie. On s’exclame parfois : « Il groove vraiment pas à la flûte, tu trouves pas ? » Beaucoup de rires et un sentiment de paix pour chacun.

« une musique auto- physio - psychique » ?

… musique …

Où est donc passé le reste ?

Peut-être là, crayonné du lundi au mercredi pour la première impression que donne ce monsieur à cet instant précis, indissociable du souvenir de la musique de tout à l’heure :

«

- For a pen to sign his new friends: « … that’s very kind from you sir… »

Sir called me sir. That’s how he cancels himself.

Let the painter give tight swirls on brass or thin connected branches on flute.

Morning of all, pushing eye for previous tear. »

Le lendemain, le vieux monsieur brandit un peu plus ses yeux malicieux, non pas comme la veille où étourdit par la circonstance, il rentrait dans l’instrument directement, ou regardait le chef, par-dessous ses lunettes, tout à la fois parcimonieux, humblement appliqué.

Le lendemain, il leva la tête, l’écoute subit une éclosion particulière en vue d’une lune pleine.

Petit à petit même, on le vit se lever de plus en plus, jusqu’à trottiner en cabine pour l’écoute, à la vue de quoi, tous stupéfaits, s’exclamaient gaiement.

Puis le jour J du samedi. Plus de sainteté aucune pour la sainte Larissa.

Il fallut calmer un photographe hystérique, et écoper les émois inquiets des témoins de la presse : « il est de quel journal lui ? ». Bref on eut vite fait, installer et renseigner ce petit monde.

Il vint aussi des choses, des entrées et les départs, des larmes que l’on tait.

Un accord de fin de tous les cuivres : « ouf », « on avait passé toute la nuit à l’écrire », ou alors davantage décrété sa présence tard dans la nuit.

Il y eut un dernier souffle, un intermède à effectif raccourci, une prière égale entre silence et recueillement.

On s’éparpilla sous la pluie.

Au petit-déjeuner de paroles, on pensait que plus personne n’aurait de force. Mais la discussion vagabonde entre deux canapés de velours rouge un dimanche de Pâques au matin dans un grand hall parisien.

C’est à nouveau lui qui réveille les autres et maintenant pose les questions sur le sol ou le do et obtient des réponses en termes de texture d’accord par des artisans de la feuille.

Le maître dévoile sa maïeutique aimable.

Jamais de pause, « you want to interview me », « I am ready », s’asseyant instantanément, se posant chacune de ses mains normalement sur la cuisse comme s’il allait se les taper, - et tous, rient de bon cœur, écopent du regard malicieux de l’homme toujours dans le geste de s’asseoir et donnant ainsi – ce même regard – par en dessous.

Avec le détail d’un tout petit geste, l’amitié lègue son observation, le regard sur la scène était malicieux.

On sort même les fauteuils dans la rue, au risque d’hystérie mondialement affichée en ce lieu « international », pour un souvenir de bonshommes en bitume.

… miles … ahead .... spent two years in Philadelphy to quit … I used to be living there …

Enfin, après un adieu, traversant les clous , « ne vous retournez pas … ».

Il semble tarder parfois le temps où l’on tente de mesurer le temps depuis le dernier pleur sans retenue, ou le sourire a posteriori du commentaire simple « pas très viril tout ça ! ».

…. distingue la petite toque blanche qui seule émerge du reflet des baies vitrées battantes.

Le soir, chacun entendit de son côté ou réuni, le coup d’éclair cinglant et succinct d’un tonnerre diluvien, après un long hiver de sécheresse…

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